Aujourd’hui, le travail de Jack Chambers exerce la même fascination et suscite la même controverse que lors de sa création. Il est parvenu à la célébrité tant comme peintre que comme cinéaste, et a résolument organisé les droits des artistes visuels au Canada. Sa théorie du réalisme perceptuel remet en question les idées étroites sur le régionalisme.

 

 

Son importance

Art Canada Institute, Jack Chambers, Jack Chambers painting
Jack Chambers dans son atelier à la fin des années 1960, photographié par Michael Ondaatje.

La renommée de Chambers comme peintre et cinéaste reste inégalée au Canada, où il est estimé à bon droit comme un professionnel de grande envergure et un expérimentateur technique et thématique intransigeant. Dans le monde entier, son film The Hart of London (Le cerf de London), 1968-1970, est considéré comme l’un des films d’avant-garde les plus importants jamais réalisés. Ses tableaux, comme 401 Towards London No. 1 (La 401 vers London no 1) et Sunday Morning No. 2 (Dimanche matin no 2)  (tous deux de 1968-1969), sont des icônes de l’art canadien. Son essai théorique, Perceptual Realism, 1969, reste une pierre de touche dans les débats sur le régionalisme, la perception et le spirituel dans l’art.

 

Bien que Chambers ait enseigné brièvement à l’Université de Toronto et qu’il ait donné des conférences publiques, il inspire plutôt par l’exemple, comme professeur ou mentor. Réservé et complexe, il est aussi un chef de file naturel et c’est son profil d’artiste engagé et productif, plutôt que le style de son travail, qui en stimule d’autres à London et bien au-delà. Il n’a pas de disciples, mais son influence est perceptible dans la série d’œuvres Autoroute 401, 1995, de la peintre torontoise Sheila Ayearst (née en 1951) et dans le récent travail du peintre de London, Sky Glabush (né en 1970).

 

Vu son dévouement à la création artistique, il est ironique que son plus grand héritage soit peut-être son rôle central dans la fondation, en 1968, de la Canadian Artists’ Representation (CAR, puis CARFAC, avec l’ajout de son équivalent de langue française, Le Front des artistes canadiens), une association nationale qui s’occupe de la juste reconnaissance des droits d’auteur des artistes. En 1975, grâce d’abord à Chambers et à ses amis artistes de London, Tony Urquhart (né en 1934) et Kim Ondaatje (née en 1928), le Canada devient le premier pays à verser des droits d’exposition aux artistes.

 

Art Canada Institute, Jack Chambers, Sheila Ayearst, The 401 Towards London: Median, 1992
Sheila Ayearst, La 401 vers London : terre-plein central, 1992, huile, acrylique sur toile de lin, 228,6 x 182,9 cm, avec l’autorisation de l’artiste.

 

 

Les questions essentielles

Depuis la mort de Chambers en 1978, des expositions sur son travail sont régulièrement présentées. L’importance de ses films a suscité une attention accrue, ainsi que l’intégration de cet aspect de son travail dans sa production picturale, que l’on connaît mieux. Son expérimentation d’une variété de moyens d’expression reste un sujet à approfondir.

 

Art Canada Institute, Jack Chambers, Jack Chambers in front of his painting Lunch
Jack Chambers devant son tableau Déjeuner.

 

Le catholicisme est au cœur de la vie de Chambers après sa conversion en Espagne en 1957. Si ses allusions au religieux sont subtiles – par exemple, à Noël ou à Pâques dans la série picturale des Dimanche matin –, sa présence est importante et omniprésente. On minimise habituellement l’importance des questions religieuses et spirituelles dans la création et la réception de l’art contemporain. S’il faut considérer Chambers comme un artiste et un homme tout ce qu’il y a de plus moderne, que penser des dimensions religieuses de son œuvre?

 

Dans quelle mesure doit-on tenir compte des détails biographiques dans l’interprétation des œuvres d’art? Dans le cas de Chambers, sa biographie est souvent jugée essentielle en raison de sa maladie mortelle. Pourtant, l’hypothèse selon laquelle sa maladie a directement influé sur les détails de ses œuvres risque d’induire en erreur. Ainsi, il a commencé Victoria Hospital (L’hôpital Victoria), 1969-1970, où il est né et décédé, avant d’obtenir son diagnostic de leucémie en 1969.

 

Art Canada Institute, Jack Chambers, Installation view of Jack Chambers: The light from the darkness, silver paintings and film work at Museum London
Vue de l’exposition Jack Chambers: The light from the darkness, silver paintings and film work au Museum London, du 15 janvier au 3 avril 2011. (De gauche à droite : Le cerf de London, 1968-1970; Nature morte de la Renaissance, 1966, Musée des beaux-arts du Canada; Pêches, 1966, Art Gallery of Hamilton).

Jack Chambers serait-il, en définitive, un régionaliste? D’une part, il participe de près au milieu artistique de London et de ses artistes ouvertement régionalistes, surtout Greg Curnoe (1936-1992). Il peint les environs de la ville et de la région. D’autre part, il a reçu sa formation en Espagne et s’informe du travail de ses amis là-bas. Il a acquis une renommée internationale comme cinéaste d’avant-garde et son incessante expérimentation technique va de pair avec les recherches artistiques aux États-Unis.

 

Les deux grandes expositions Chambers, organisées en 2011 (au Museum London et au Musée des beaux-arts de l’Ontario), ont permis de repenser son art dans son ensemble et de réfléchir davantage à certaines œuvres. Un cas particulièrement intrigant est l’état inachevé de son grand tableau Déjeuner, amorcé en 1969 et exposé en 1970, mais qu’il n’a apparemment jamais achevé à sa satisfaction. Ce mystère a fait l’objet d’un article de Sara Angel, publié dans The Walrus (janvier/février 2012)

 

 

Le réalisme perceptuel

Au point de vue du style et de la technique, la contribution centrale de Chambers à la création artistique est sa pratique du réalisme perceptuel, qu’il appellera plus tard tout simplement perceptualisme. Important théoricien de l’art, quoique difficile à lire, Chambers expose ses idées dans son essai jalon de 1969, Perceptual Realism. Il l’a écrit car il est persuadé qu’il faut établir des distinctions entre les genres de réalisme et que sa propre approche est unique. Fruit de ses années de lecture en phénoménologie (en particulier celle du philosophe français du vingtième siècle, Maurice Merleau-Ponty) et d’intense théorisation, l’essai embrasse technique, philosophie, histoire et spiritualité. 

 

Art Canada Institute, Jack Chambers, photographic studies for 401 Towards London No. 2, 1968
Jack Chambers, études photographiques pour La 401 vers London no 2, 1968 (inachevée) et La 401 vers London no 1, 1968-1969,  Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

 

Le réalisme perceptuel est une réflexion approfondie sur l’expérience sensorielle primaire, non sa simple reproduction (Chambers méprisait le photoréalisme américain contemporain). Dans son article de 1969, il donne comme exemple La 401 vers London no 1 et Dimanche matin nº 2, tous deux commencés en 1968 et achevés, comme l’essai, après la découverte de son grave état de santé. Pour Chambers, le réalisme perceptuel est un nouveau genre de réalisme, qui va à l’essence de la matière au moyen de la lumière et du matériau.

 

Les descriptions qu’il en fait versent dans la poésie : le perceptualisme est « la faculté de la vision intime où l’objet paraît dans la splendeur de son anonymat essentiel. » En même temps, le réalisme perceptuel se fait substantiel et visible, car Chambers dépend de sa photographie amateur pour obtenir les bons détails perceptuels et pour avoir le temps de produire ses grands tableaux. Selon lui, le perceptualisme est bien supérieur à la photographie dans son réalisme et dans sa capacité à rendre la vérité de l’expérience. La photographie est un outil; la peinture et le cinéma sont les véhicules de l’illumination spirituelle.

 

Art Canada Institute, Jack Chambers, Indian Drawing No. 12, 1975
Jack Chambers, Dessin indien no 12, 1975, mine de plomb sur papier, 22,2 x 22,4 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.
Art Canada Institute, Jack Chambers, Lake Huron No. 1, 1970–71
Jack Chambers, Lac Huron no 1, 1970-1971, huile sur bois, 186 x 185 cm, Museum London.

 

Chambers raffine son perceptualisme jusqu’à sa mort en 1978; les œuvres tardives sur le lac Huron en sont d’excellents exemples. Il travaille également à des films, surtout à C.C.C.I., 1970, inachevé, mais qu’il a présenté en privé. Durant les années 1970, il voyage beaucoup et partout, à la recherche d’un remède contre sa maladie, en quête de consolation spirituelle et, aussi, dans le cadre de son travail pour CARFAC. En 1975, à Bangalore en Inde où il suit les enseignements du gourou indien Sai Baba pendant quelques mois, il travaille avec les matériaux disponibles : crayon, craie et papier.

 

Malgré la fragilité et l’évanescence de son état de santé, ces dessins et d’autres qu’il réalise durant les dernières années de sa vie annoncent un nouveau style spontané, en harmonie malgré tout avec ses précédents travaux plus vigoureux sur la lumière, le mouvement et l’intimité.

 

 

 

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