William Notman quitte l’Écosse pour le Canada en 1856 et s’impose bientôt comme le photographe le plus en vue de Montréal. Le portrait en studio sera au cœur de son travail. Il conçoit de complexes images composites de grands groupes et des procédés novateurs pour recréer des scènes d’hiver dans son studio. Grâce à la combinaison exceptionnelle de ses talents de photographe et de publiciste, il est le premier photographe canadien à jouir d’une renommée internationale. Il est encore à l’œuvre quand il meurt en 1891 après une brève maladie.

 

 

Sa jeunesse à Glasgow

La vie de William Notman aurait pu inspirer un roman victorien. Il naît le 8 mars 1826 à Paisley en Écosse, de William Notman et de Janet Sloan. Son père est styliste et manufacturier de lainages; son grand-père paternel avait été producteur laitier. Le jeune William profitera de l’ambition de sa famille. Durant son adolescence, les Notman déménagent de la petite ville de Paisley à la cité de Glasgow. Bien qu’on ne sache rien de ses études, il est clair que le jeune William reçoit une bonne éducation, dont une formation en peinture et en dessin. Il cultive l’espoir de devenir artiste professionnel, mais on lui conseille de se joindre aux affaires de son père, considérées comme une occupation plus stable. Mais, bien sûr, il en ira tout autrement. 

 

Art Canada Institute, William Notman, William Notman, Photographer, 1863
William Notman, William Notman, photographe, Montréal, 1863, plaque de verre au collodion humide, 12 x 10 cm, Musée McCord.
Art Canada Institute, William Notman, Mrs. William Notman, 1862
William Notman, Mme William Notman, Montréal, 1862, sels d’argent sur papier monté sur papier, papier albuminé, 8 x 5 cm, Musée McCord.

 

Durant les années 1850, l’économie écossaise s’essouffle. L’entreprise de la famille Notman tarde à payer ses fournisseurs. En retour, les fournisseurs limitent leur crédit et les Notman trouvent bien difficile de maintenir leur entreprise à flot. Dans un geste désespéré, le jeune William invente des commandes additionnelles et tente de vendre les marchandises pour payer les dettes de l’entreprise, ce qui, en fait, les aggrave. S’il sait son action fautive, il ne paraît pas comprendre qu’elle est illégale. En fin de compte, la fraude est révélée et des accusations sont portées. L’historien Stanley Triggs conclut que la famille a probablement décidé qu’il valait mieux pour William de fuir le pays afin de pouvoir, sans risque, lui donner tous les torts et éviter la prison à tout le monde. En 1856, William quitte Glasgow et s’embarque pour Montréal, qui est alors le centre névralgique de l’Amérique du Nord britannique, laissant en Écosse sa nouvelle épouse, Alice Merry Woodwark, et leur bébé Fanny.

 

 

Un nouveau départ au Canada

Art Canada Institute, William Notman, William Notmas Studio, 17 Bleury St., c. 1875
Notman & Sandham, Studio de William Notman, 17 rue Bleury, Montréal, v. 1875, sels d’argent sur papier, papier albuminé, 25 x 20 cm, Musée McCord.
Art Canada Institute, William Notman, Notman & Sandham's Room, Windsor Hotel, 1878
Notman & Sandham, Chambre de Notman et Sandham, hôtel Windsor, Montréal, 1878, sels d’argent sur papier monté sur papier, papier albuminé, 10 x 8 cm, Musée McCord.

À Montréal en 1856, Notman se trouve rapidement un emploi à la mercerie Ogilvy, Lewis & Company, et sa femme et sa fille le rejoignent à l’automne de la même année. Quand l’hiver met fin aux importations pour la saison, Notman décide d’ouvrir un studio de photographie. Il n’a aucune expérience professionnelle, mais il y a lieu de penser qu’il est un photographe amateur et qu’il a appris les rudiments de la photographie à Glasgow. L’Écosse, qui est un centre de photographie, cette nouveauté artistique, scientifique et commerciale, peut se vanter d’avoir de merveilleux photographes professionnels, comme le studio des associés David Octavius Hill et Robert Adamson (Édimbourg, de 1843 jusque vers 1847), et des groupes amateurs florissants. La Glasgow Photographic Association est fondée en 1855 et ses adeptes soulignent l’occasion par une exposition de photographies et d’équipement photographique. Notman fait sans doute partie de ces participants enthousiastes.

 

En 1856, Montréal n’est pas dépourvue de photographes, mais selon les annuaires de la ville à la fin des années 1850, il y a moins de dix professionnels en activité, certains établis depuis longtemps et d’autres, comme Notman, qui viennent de se lancer. Notman réussit à obtenir de son employeur un prêt pour de l’équipement ainsi qu’une garantie d’emploi, en cas d’échec de son entreprise. Il semble qu’au départ, le studio devait être une activité saisonnière durant les mois creux de la mercerie, mais bientôt Notman embauche des assistants et dirige une entreprise prospère à l’année longue. Il ne retournera jamais à la mercerie.

 

Notman ouvre son premier studio dans une petite maison de la rue Bleury, près du quartier des affaires et de l’élite politique et marchande qui, avec leurs familles, formeront ses principaux clients; ceux-ci sont dirigés à travers les appartements de la famille Notman vers une petite annexe à l’arrière de la maison où se trouve le studio.

 

 

L’essor de l’entreprise

En deux brèves années, le studio prend de l’expansion dans un espace voisin beaucoup plus grand et élégant, et Notman déplace sa résidence rue Sherbrooke. En 1859, il réussit à faire venir d’Écosse les autres membres de sa famille élargie. 

 

L’année 1858 marque un tournant dans sa carrière. La Compagnie du Grand Tronc le charge de photographier la construction du pont Victoria qui enjambera le fleuve Saint-Laurent. C’est un projet public de grande envergure et Notman ne rate aucune occasion de faire valoir sa participation. Il envoie des copies de ses photos à beaucoup de journaux et produit même une boîte commémorative en bois d’érable pour la reine Victoria en 1860. Les photographies sont montées dans deux portfolios luxueux, reliés en cuir et ornés de fermoirs en argent. Selon la légende, le ravissement de la reine est telle qu’elle nomme Notman « photographe de la reine ».

 

Art Canada Institute, William Notman, Canada East, 1859–60
William Notman, Canada East, portfolio de la boîte d’érable, 1859-1860,
76,2 x 91,4 x 5,1 cm, Musée McCord. Notman a produit deux de ces portfolios de photographies et de stéréogrammes reliés en cuir, chacun placé dans une boîte d’érable. L’une de ces boîtes a été offerte à la reine Victoria et l’autre est restée dans son studio de Montréal.
Art Canada Institute, William Notman, Photography: Things You Ought to Know, after 1867
Page couverture du livret, Photography: Things You Ought to Know, de William Notman, après 1867, encre et texte imprimé, 9,3 x 6,4 cm, Musée McCord. Commerçant futé et auto-publiciste, Notman s’assure que tout ce qui sort de son studio indique bien qu’il est « photographe de la reine ».

 

En 1860, Notman embauche le peintre de renom, John Arthur Fraser (1838-1898), pour diriger le service artistique de l’entreprise et le jeune Henry Sandham (1842-1910) pour le seconder. Le service est chargé de peindre les arrière-plans, de retoucher les négatifs, de découper les figures individuelles et de les coller en groupes composites, et de colorer les épreuves à la main. Le travail du service artistique devient partie intégrante de l’attrait du studio et de son avantage concurrentiel dans le marché.

 

Art Canada Institute, William Notman, Young Ladies of Notman's Printing Room, Miss Findlay's Group, 1876
William Notman, Jeunes femmes de la salle de tirage de Notman, groupe de Mlle Findlay, Montréal, 1876, sels d’argent sur papier monté sur papier, papier albuminé, 10 x 13 cm, Musée McCord. Ces femmes de la classe ouvrière préparent le papier et les négatifs de reproduction dans le studio de Notman.

En 1864, le studio montréalais de Notman compte 35 employés, hommes et femmes, qui sont, entre autres, photographes, artistes, apprentis, assistants de studio et de chambre noire, réceptionnistes, teneurs de livres et adjoints à la salle d’habillage. Dans une certaine mesure, le travail au studio est réparti selon la classe, la compétence et le sexe. Ainsi, la préparation du papier et des négatifs de reproduction, un travail dur et salissant, est confiée aux femmes de classe ouvrière, tandis que les femmes de classe moyenne travaillent au service artistique pour monter et retoucher les photographies. Les livres comptables montrent que le personnel est rémunéré décemment et que Notman leur assure un emploi régulier même durant les périodes de difficultés financières. La loyauté dont fait preuve Notman envers ses employés et qu’il attend en retour est essentielle à l’essor de l’entreprise.

 

Dès le début du studio, Notman et ses photographes se déploient dans les territoires britanniques et dans le nord-est des États-Unis. Bien souvent, ils exécutent des commandes ou photographient des paysages pour ajouter à la collection grandissante qu’ils proposent aux touristes, aux habitants du coin et à d’autres studios. En 1868, un an après la Confédération, Notman ouvre un studio à Ottawa et crée bientôt des succursales et des partenariats à Toronto et Halifax, dont il confie habituellement la direction à un fidèle associé.

 

Dans ses studios, Notman soigne ses employés talentueux et, pour les garder, leur offre des partenariats ou des postes de gestion dans ses succursales. Il confie à John Fraser la direction de sa succursale de Toronto, qu’il renomme Notman & Fraser. En 1872, il fera de Henry Sandham son associé dans le studio de Montréal, dont il changera le nom à Notman & Sandham. Toujours à l’affût du nouveau et du possible, Notman obtient en 1869 la commande de produire les portraits des étudiants et des professeurs du collège Vassar dans l’État de New York. Il développe rapidement ce service et ouvrira des succursales saisonnières à Harvard et à Yale. À l’apogée de son empire dans les années 1880, vingt studios portent le nom de Notman.

 

Art Canada Institute, William Notman, Yale College, Sheffield Scientific School Class in Library, 1872
William Notman, Classe de la Sheffield Scientific School du Yale College à la bibliothèque, New Haven, Connecticut, photographie composite, 1872, sels d’argent sur papier, papier albuminé, 35,6 x 43,2 cm, Musée McCord. Après avoir reçu la commande de faire les portraits des élèves et des professeurs du Collège Vassar en 1869, Notman développe ce secteur d’activité et met sur pied des succursales saisonnières à Harvard et Yale.

 

 

La vie artistique et sociale à Montréal

Le succès commercial de Notman est étroitement lié à son rôle dans la société montréalaise. Ses racines écossaises sont un atout. Beaucoup d’Anglo-Montréalais viennent d’Écosse et plusieurs sont des entrepreneurs ambitieux comme Notman. Dans ses premières lettres à ses parents, son épouse Alice confirme l’accueil chaleureux du couple à Montréal; en effet, à l’arrivée d’Alice et de Fanny, la jeune famille avait habité plusieurs mois chez une famille écossaise avec qui elle avait des amis communs en Écosse.

 

Art Canada Institute, artist unknown, The Art Association Conversazione on the Evening of February 15,1878
Artiste inconnu, La Conversazione de l’Art Association, le soir du 15 février (la visite vice-royale à Montréal), 1878, Art Association of Montreal.

Le confort d’un clan familier a dû adoucir la transition des Notman, mais William travaille fort à s’intégrer dans le grand milieu montréalais. Il devient membre de l’Église anglicane et s’y élève jusqu’ à un rôle important. Il achète une maison de campagne sur la rive sud, se passionne pour la voile et contribue à fonder le club de voile local. Devenu un mécène enthousiaste, il appuie la création de l’Art Association of Montreal en 1860, offrant la salle d’accueil de son studio comme lieu de rencontre et, plus tard, d’exposition. Il soutient aussi ses activités par le prêt de tableaux de sa collection grandissante pour des expositions et par le don de photographies comme prix à décerner. À une époque où certains considèrent que la photographie ne relève pas des beaux-arts, le leadership de Notman est à la fois généreux et astucieux. Si ses premiers clients sont ses contemporains écossais, il photographie bientôt tous les personnages importants de la sphère sociopolitique de passage à Montréal.

 

William et Alice auront sept enfants qui atteindront tous l’âge adulte, sauf Fanny, leur chère fille aînée. Les trois garçons reçoivent une formation de photographe sous la direction de leur père et travaillent à l’entreprise familiale où Notman est toujours à l’œuvre quand une pneumonie l’emporte en 1891. Son fils aîné, William McFarlane Notman, devient associé en 1882, date à laquelle les studios s’appellent désormais William Notman & Son. William fils assume la direction des affaires après la mort de son père. En 1913, le frère cadet, Charles, prend la relève à son tour et exploite l’entreprise jusqu’en 1935. Après sa fermeture cette même année, l’Associated Screen News, une compagnie montréalaise qui produit des actualités, achètent plus de 400 000 négatifs et épreuves de ses archives.    

 

Art Canada Institute, William Notman, William Notman and Family, 1859
William Notman, William Notman et sa famille, Montréal, 1859, sels d’argent sur papier, papier albuminé, 7,5 x 7 cm, Musée McCord.
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