Greg Curnoe (1936-1992), de London en Ontario, entreprend sa carrière d’artiste dans les années soixante, une décennie de changement et de tourmente au Canada et dans le monde. La révolution sexuelle, la guerre du Vietnam, l’influence grandissante de l’impérialisme culturel et économique des États-Unis sur son voisin du Nord et le nationalisme canadien ont exercé une influence sur la pensée et l’œuvre de Curnoe. Ce dernier connaît bien les débats sur l’impérialisme américain et l’identité nationale canadienne présentés dans les médias et les ouvrages d’auteurs tels George Woodcock, Mel Watkins, George Grant et Léandre Bergeron. Comme Joyce Wieland (1930-1998), John Boyle (né en 1941) et d’autres artistes, Curnoe exprime sa passion pour son pays dans ses peintures, dans ses  articles destinés à des revues et dans les lettres qu’il adresse aux tribunes des journaux. Il croit que l’identité canadienne est logée dans les cultures régionales disséminées à travers le Canada plutôt que dans un sentiment d’appartenance unique et uniforme.

 

Pochoir conçu par Greg Curnoe pour la garniture du gâteau du centenaire, v.1967

Pochoir conçu par Greg Curnoe pour la garniture du gâteau du centenaire, v.1967

Crayon sur papier, collection de Stephen Smart

Son nationalisme canadien ambigu est manifeste dans le concept qu’il élabore pour le gâteau soulignant le centenaire du Canada et servi lors du vernissage de l’exposition 300 ans d’art canadien à la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada) à Ottawa en 1967. Dans beaucoup d’œuvres, Curnoe exprime visuellement, et le plus souvent avec humour, l’actualité politique canadienne, comme dans ses portraits de dirigeants ou encore dans ses œuvres qui posent des questions ironiques.

 

Pendant un certain temps, son nationalisme culturel est principalement dirigé contre les États-Unis. Autrement dit, le revers de son patriotisme canadien est l’antiaméricanisme. Curnoe admet qu’il est antiaméricain, mais il est important de comprendre qu’il ne s’oppose pas aux citoyens des États-Unis ni à certains aspects de la culture de ce pays (il épargne les artistes, les poètes, le jazz et les comics, par exemple). D’ailleurs, en 1970, il commande à l’Américain Bruce Nauman (né en 1941) une exposition pour la galerie 20/20. Ce qui l’inquiète plutôt, c’est l’«impérialisme culturel » qu’il observe avec la nomination d’Américains au sein d’universités et d’établissements culturels canadiens et avec la prise de contrôle d’entreprises par des Américains tant à London qu’un peu partout au pays.

 

Greg Curnoe, Pour Ben Bella, 1964

Greg Curnoe, Pour Ben Bella, 1964

Huile sur construction de contreplaqué, plastique, métal et techniques mixtes, 158,6 x 125,7 x 98,4 cm, Art Gallery of Alberta, Edmonton

En outre, lors de son premier voyage à New York en 1965, Curnoe est ébranlé par l’agression violente dont est victime un ami. Il réévalue par la suite ses sentiments au sujet des États-Unis. Il refuse d’y exposer et, fidèle à ses principes, il déclinera plus tard un contrat alléchant pour concevoir la couverture d’un numéro du magazine Time. Dans le même ordre d’idées, il exclut de tous ses dossiers et bibliographies les références à la critique du Time de l’exposition Heart of London (Cœur de London) de 1968.

 

Greg Curnoe, 24 notes horaires, 14-15 décembre 1966

Greg Curnoe, 24 notes horaires, 14-15 décembre 1966

Encre à tampon et acrylique sur fer galvanisé, 24 panneaux de 25,4 x 25,4 cm chacun, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto

Le patriotisme de Curnoe, jumelé à son anti-américanisme, suscite controverse et censure. Le démantèlement de l’œuvre murale qu’il a conçue pour l’aéroport international de Dorval à Montréal, à cause de sa teneur anti-américaine, demeure un des exemples les plus connus de censure dans l’histoire de l’art canadien. Plusieurs mois plus tard, trois panneaux de 24 notes horaires, 14-15 décembre 1966, sont retirés d’une exposition à Édimbourg en raison de l’usage de termes « indécents ». Lorsque cette même œuvre est exposée à la Galerie nationale du Canada à Ottawa en 1970, un député demande au premier ministre Pierre Elliot Trudeau de la décrocher, mais l’œuvre reste en place. Ces deux situations génèrent une couverture médiatique d’envergure nationale, qui révèle notamment les réactions défensives de Curnoe.

 

Greg Curnoe, Tecumseh/Apollinaire, 4 novembre 1980

Greg Curnoe, Tecumseh/Apollinaire, 4 novembre 1980

Aquarelle et crayon sur papier, 23 x 18 cm, collection privée, emplacement inconnu

Ultime ironie : vers la fin de sa carrière, Curnoe découvre l’attitude impérialiste de ses propres ancêtres britanniques. Il a sans doute développé une meilleure connaissance de l’histoire des Premières Nations au Canada grâce à son ami et mentor Selwyn Dewdney (1909-1979), expert en pictographie autochtone. Curnoe s’intéresse à l’histoire des peuples autochtones au pays – ses œuvres font référence au chef métis Louis Riel et au héros chouanon Tecumseh, qui perd la vie près de London en 1813 lors de la bataille de la Thames –, mais c’est seulement lorsqu’il entreprend des recherches sur le passé précolonial de sa propriété, au 38, rue Weston, qu’il parvient à une nouvelle compréhension de l’identité canadienne. Selon le critique littéraire et culturel Frank Davey, Curnoe « a la ferme conviction qu’à titre d’individu de race blanche, il a bénéficié directement des injustices dont ont souffert les peuples des Premières Nations et que ces bénéfices étaient largement occultés par l’“oubli” du Canada qui a fait fi du développement social des Autochtones et du fait qu’ils occupent le territoire depuis des milliers d’années. »

 

Cet essai est extrait de Greg Curnoe : sa vie et son œuvre par Judith Rodger.

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